Monologue

(version retravaillée)
Dans le cadre du Cours Florent, décembre 2016

Un personnage, un être de fiction.
Peau flexible, os à mâcher.
Poupée flambant neuve, marionnette fanée.
Rapiécée de brac et de bric.
Foudroyée par un destin amer, qui ne sera jamais sien.

L’auteur, despote omniscient, l’immerge dans un pot d’émotions, l’étouffe de vécu. Tel un inventeur passionné, ses lèvres caressent suavement l’oreille de sa création, au rythme de paroles murmurées avec fougue. Peu à peu, le torse de chiffon se gonfle, les joues synthétiques rosissent, les mollets caoutchouteux se musclent. La mission a été dévoilée.

Alors vient la souffrance. Les entrailles à peine écloses se tordent, les organes encore fumants subissent le coup des mots à prononcer, la douleur amère des sentiments à personnifier. La marionnette investit le comédien. Envahit son territoire corporel, prend le contrôle de son cerveau.

Face au public, à son public, il joue. Il cabriole. Avec finesse ? En traînant ses souliers ? Qu’importe, le jeu vaut au moins deux chandelles. Il ne représente néanmoins qu’un intermédiaire épistolaire. Et pourtant… POURTANT ! Son rôle est primordial !

En général, le public n’est pas comédien. Il ne sait pas. Il ne connaît pas le derrière de la scène, l’en-dessous du plateau. S’il est bon, le public rigole au moment opportun, verse une larme à l’instant fatidique et applaudit lors de la scène finale. Il boit l’histoire qu’on lui conte à grosses goulées, déglutit bruyamment. En redemande, parfois.

Dans les coulisses, l’auteur attrape les yeux ébahis, emprisonne les airs peinés, capture les joues ahuries. Il transpire son rêve et empile les petits bonheurs comme un écureuil stocke des noisettes. Le temps d’un spectacle, ce despote contrôle une légion entière de chair et de sang.

Le comédien, revenons à lui, doit se fondre dans la peau du personnage comme il se glisserait dans un déguisement. Ses cheveux gras entassés sous la perruque poussiéreuse. Ses sous-vêtements soigneusement rangés sous le costume. Son identité originelle est avalée, engloutie par le personnage. Et pourtant… POURTANT ! C’est bien dans cette identité originelle qu’il puise son talent, qu’il fabrique l’essence même du personnage. Car le comédien s’inspire de son expérience, se repose sur son instinct pour magnifier l’être de fiction qui n’existerait pas sans cette authenticité, sans ce noyau vital.

Ce procédé chimique reste cependant invisible pour le public qui ne remarque que l’évidence nue du personnage présenté sous son nez. Les gestes maladroits, les silences gênants, les bégaiements ridicules. Le public ingrat se moque, décoche facilement la critique. Mais réalise-t-il seulement ce qu’il en coûte au comédien? A quel point essoufflé, vidé, celui-ci a l’impression d’être dépecé lorsqu’il retire son costume? Ou libéré ? Il doit d’abord se remettre de sa performance pour envisager de se sentir libre. Parce que…

…à l’heure où le personnage rit aux éclats, le comédien n’est peut-être que peine et désespoir.

…à l’heure où le personnage exulte de bonheur, le comédien n’est peut-être qu’angoisse et appréhension.

Ces deux entités peuvent-elles fusionner sans dégâts? Sans décalages ? Alors, qui se fond dans qui ? Le comédien devient-il fou, possédé par un machiavélisme théâtral ?

Oui, au paroxysme de l’art dramatique, le comédien et le personnage fusionnent irrémédiablement. Il paraît que peu en réchappent. Personne n’a d’ailleurs jamais pu témoigner de l’après.

S’ils n’en réchappent, se transforment-ils ? Ressortent-ils d’un moule nouveau ? Deviennent-ils un être de fiction réel ?

Dans certains cas extrêmes, le personnage peut se consumer entièrement. Le comédien accomplit si bien son travail qu’il enchaîne à son épiderme, qu’il grave dans ses veines l’âme du personnage. Après la représentation, lorsque la scène est vide, l’auteur cherche en vain sa création, son bébé. Il bouillonne, fulmine, tape du poing. En vain, l’objet de sa recherche reste introuvable. Il bouillonne à nouveau, fulmine, tape du poing. Jusqu’à se résoudre et recommencer à tisser avec patience.

Le plus souvent, les liens qui unissent ces quatre entités sont temporaires. L’auteur représente un père, le personnage un enfant. Le comédien une baby-sitter et le public un juge, que l’on espère bienveillant. Quatre entités qui, au paroxysme de l’art dramatique, ne forment qu’un. Trop tôt, ou trop tard, ils doivent se désassembler.

Que reste-t-il alors des émotions interprétées avec brio, ressenties avec ferveur ? Qui en a la garde? Sont-elles divisées par deux, à parts égales ? Si, avant le spectacle, le comédien était joyeux et le personnage dépressif, après celui-ci, reste-il simplement deux individus légèrement mornes ? Le comédien aura-t-il donc alors sauvé le personnage d’un possible suicide sur planches ?

Tout ceci est décidemment bien abstrait. Comment y appliquer la règle de trois ? Sans parler de celle de quatre.

Quelqu’un m’a récemment annoncé : « Céline, tu es une hyperémotive ». J’en suis restée coite. Etait-ce là un pouvoir de superhéros? Ou une malédiction?

Et cette personne d’ajouter: « Qui mieux qu’une hyperémotive peut incarner l’émotion? » Clairement, elle n’y connaissait rien.

Alors, je me suis lancée. Dans ma dernière création, [la scène ne représente rien. L’action ne se passe nulle part. D’ailleurs, il n’y a pas d’action. Il n’y a pas non plus de personnages. Bien entendu, ils ne disent rien.

Le rideau ne se lève pas encore, car il est chez le teinturier.

Il est difficile de dire si la salle est vide ou pleine: elle n’a pas encore été construite. Pour l’instant, il n’est pas question de la construire. Le sera-t-elle un jour? Qui sait?

Quant à l’auteur(e) qui, ce matin, avait décidé d’écrire cette pièce, elle vient de mourir cette après-midi.]*

 * [« Contes glacés », Jacques Sternberg, Labor, 1998.] 


2 réflexions sur “Monologue

  1. renseignements pris, c’est de la littérature pour la jeunesse ! mais le livre est à la bibliothèque d’erquelinnes – peut-être l’emprunterai-je, pour voir ( ou plutôt pour lire) mais … brrr j’ai déjà froid dans le dos !

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