°Le Noël de la discorde

Revisiter les mythes et les légendes

En l’an 2017, après des siècles de bons et loyaux services, le Père Noël vit rouge. E-car-la-te.

Les coutumes l’étouffaient. La neige l’oppressait. Les gnomes lui hérissaient le duvet. Engoncé dans son costume qu’il se sentait. Des bourrelets disgracieux se faisaient la malle à toutes les coutures. Visage rubicond, au bord de l’apoplexie. Une vraie Kardashian en corset taille 28. Répugnant.

Il avait réfléchi. Il avait décidé. C’en était terminé des virées dans l’univers des Barbapapa. Sa grosse patte velue et ridée saisit les fanfreluches de son pourpoint et les arracha rageusement. Son bide rondouillard bondit en avant et gargouilla d’aise. Trop de chocolat ? Ses doigts se refermèrent sur une Pils.

Au final, bien peu de gens croyaient encore en lui. Des gens ? Une chiée de moutards niais et inutiles. A peine arrivait-il la hotte pleine à ras bord qu’une chorale de pleurs emplissait l’espace. Pourquoi craignaient-ils tant de s’asseoir sur ses genoux ? Il n’avait tout de même pas l’allure d’un prêtre. Toujours représenté comme un vieux benêt au sourire greffé qu’il était. Pas l’image la plus menaçante.

Evidemment, n’oublions pas les adultes opportunistes qui se rappelaient soudainement de son existence le matin du 24 décembre et priaient de toutes leurs forces, et de tous leurs orteils, pour qu’un miracle se produise le soir même. Hélas, le Père Noël – Marcel pour les intimes – se devait de tous les contenter. Car il n’avait jamais eu son mot à dire quant aux règles appliquées. Non, non, non. « On a toujours fait comme ça. » Aujourd’hui, ce dictat asphyxiait son existence à lent terme. Si, au moins, il avait pu choisir les cadeaux… Certains auraient été bien servis… ou desservis ?

Mais voilà, la tradition avant tout. D’abord, il devait s’engloutonner de biscuits plus écœurants les uns que les autres. Et ces verres de lait déposés devant la cheminée. Quelle charmante attention ! Tu parles. Les produits laitiers lui annihilaient le colon. Il passait la journée du 25 sur le trône, et ça piquait le nez. Il avait donc pris l’habitude de vider la boisson dans les éviers. Ou dans les plantes vertes. Bizarrement, plus efficace que de l’engrais, cette saleté.

Ensuite, il devait supporter ces lutins débiles censés gérer la production. Pire que des mioches turbulents. Des adultes nigauds dans toute leur splendeur. Persuadés d’avoir raison. Hautement inefficaces. Il devait inventer maintes ruses et entourloupes pour ne pas ralentir la fabrication des jouets. Et ne pas les vexer. Dans quel but ? Recommencer la même pantomime l’année suivante ? Il y avait de quoi devenir complètement cinglé. Il n’avait jamais fait vœu de patience, pour autant qu’il s’en souvenait.

Ni de chasteté. Enfin, la Mère Noël… Ah, il se moquait des femmes en tenues chaussettes-robe-bonnet rouges et blanches si ridicules. Mais sexy. Oui, sexy. Marcel écrasa d’un doigt boudiné la goutte de bave qui coulait sur son menton. Il aurait bien aimé que ce soit pareil à la maison. Malheureusement, il se levait chaque matin devant une mocheté poussiéreuse digne d’une Baba Yaga. Lui aussi rêvait d’un Noël blanc, si seulement elle le chatouillait au bon endroit. Il se tournait de temps à autre vers les rennes, mais c’était beaucoup moins excitant. Et puis, dans l’exaltation du moment, il avait niqué un mâle la dernière fois. C’était la goutte de lait de poule qui avait fait déborder le mug.

Bref, Marcel était à bout. Au bout du tronc. Au bout de la branche. Il souffrait d’un burn out. Lui aussi suivait la mode. Mais qui allait lui délivrer un certificat médical ? Etait-il vraiment prêt à boycotter la nuit du 24 décembre ? Tout allait déjà à vau-l’eau sur cette terre de merde. Il ne pouvait pas nier qu’il offrait encore quelques bribes d’espoir à certains utopistes, ceux qui s’arrêtaient en plein milieu du trottoir pour lever le menton, ouvrir la bouche et avaler des flocons tourbillonnant.

Non, cette année marquerait un tournant. Il voulait sa réorientation professionnelle. Pas forcément radicale, mais rompre avec la tradition. A son tour d’envoyer une lettre de souhaits.

Fini les sucreries, place au salé. Chips et rouelles de saucisson à gogo. Il acceptait même de bonne grâce le paquet de frites chez les Belges (ah, ce peuple savait y faire). Quelques empreintes huileuses personnaliseraient les emballages cadeau.

Au diable les lutins. Leur taux de chômage promettait de grimper en flèche. Il proposerait à certains de surveiller les nouvelles installations électriques. Ces imbéciles en piafferaient d’excitation. L’elfe grillé allait devenir assez tendance cette saison. Les autres migreraient dans le monde réel s’ils le souhaitaient. Certains s’étaient d’ailleurs déjà très bien reconvertis : on pouvait les apercevoir dans certaines séries grand public. Pour les remplacer, des machines donc. Performantes, et surtout muettes.

Quant à la Mère Noël, ils allaient devoir mettre les choses à plat. Raviver la passion étiolée. Il lui suggèrerait un jeu de rôle. Elle imiterait le caribou à merveille.

Et ces humains. Pitoyables, navrants. Il prévoyait de s’amuser un brin. Il fallait mettre au point une organisation rigoureuse – ces lapins étaient de plus en plus nombreux – pour s’assurer de ne décevoir personne. Il allait commencer par…

Au couinement du réveil, le Père Noël se redresse dans son lit, en nage sous le coup de son cauchemar. Fermement agrippé aux bas molletonnés et rassurants de son épouse, il écoute son rythme cardiaque doucement se calmer, le front brillant de sueur.


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