°Rendez-vous secret

Entretenir le suspense

Ses paupières lui paraissent tellement lourdes. Elle essaie d’ouvrir les yeux, mais n’y parvient pas. Sa bouche est pâteuse. Ses lèvres craquelées, douloureuses. Elle a besoin d’un peu d’eau.

Un son mélodieux lui caresse l’oreille. Elle plisse le front dans un effort, mais n’arrive pas à distinguer les paroles de la chanson.

Son corps entier fonctionne au ralenti.

Elle réprime un frisson. Sa position n’est pas confortable. Sous ses fesses, son édredon semble aussi dur que de la pierre.

Elle veut secouer sa tête de droite à gauche pour remettre ses idées en place. Celle-ci bouge à peine, comme prisonnière d’un monde ouateux. Son mal de crâne s’intensifie. Dans la brume de son esprit, sa nuque courbaturée lui arrache une grimace.

Elle prend une grande inspiration, sent son œsophage se dilater par spasmes. Ses narines sont saturées. Elles hument la poussière, trop de poussière. Sa chambre venait pourtant d’être nettoyée, elle en est certaine.

Enfin, elle réussit à ouvrir les yeux. Un peu. Ses paupières collent.

Elle veut s’étendre, sans succès. Etonnée, elle se dit que quelque chose ne va pas. Elle se force à ouvrir plus grand les yeux, ne reconnaît pas son environnement. Des planches pourries, une cabane sale. Toute petite.

La fille en robe blanche sort de sa torpeur pour glisser dans l’incrédulité.

Contrairement à ce qu’elle pensait, elle n’est pas dans son lit, mais assise sur une vieille chaise en bois. Elle essaie gauchement de remuer, ressent des pointes de douleur. Des échardes la torturent à chaque mouvement. Elle n’aurait pas pu s’étendre, non. Elle est fermement ligotée, mains dans le dos.

Le long de sa colonne vertébrale, la sueur commence à couler. Les rayons du soleil transpercent les planches et il fait très chaud. Le tissu colle sur sa peau, la démange. La détresse submerge peu à peu son être.

Contre le dossier, la corde lacère ses poignets. Le nœud est serré si fort que sa chair doit être à vif. Même traitement pour ses chevilles.

De quoi se souvient-elle ? Quel jour est-on ? Le parc. Oui, c’est ça, le parc ! Son père et sa mère ne voulaient pas la laisser aller à la fête. Elle était tellement fâchée. Elle s’est enfuie en passant par la fenêtre et a couru jusqu’au square.

Où est-elle à présent ? Est-ce encore un jeu débile de son meilleur ami ? Ce n’est pas drôle du tout.

La radio. Ce qu’elle avait pris pour la radio… Quelqu’un fredonne.

Elle relève d’un coup la tête, la terreur faisant pulser ses tempes.

Elle sursaute, en réalisant que son ravisseur se tient juste devant elle, retourné. Il s’affaire tranquillement sur un établi, provoque des sons métalliques. Sait-il qu’elle est réveillée ?

Se passent quelques secondes pendant lesquelles son cerveau refuse d’envisager la situation. Elle se dit que le pantalon de ce gars est bien propre, que son chien aimerait certainement se promener autour de la cabane, qu’il faudra bien rédiger cette fichue dissertation. Tout, plutôt que ce qui se passe ici et maintenant.

Mais le répit est de trop courte durée et son instinct de survie la renvoie au présent. Il chante toujours.

Les paroles se précisent.

« A la claire fontaine, m’en allant promener »

Elle s’est arrêtée de respirer sans s’en rendre compte. Comment a-t-elle pu atterrir dans cet endroit ? Le bruit derrière le buisson, au parc. Elle pensait que c’était un animal. Elle se souvient d’un coton plaqué sur son visage et d’une forte odeur.

Il avait dû planquer une camionnette pas loin. Sinon, forcément quelqu’un l’aurait vu. Peut-être que quelqu’un l’a vu d’ailleurs. Mais n’a pas pu l’arrêter, et ils sont à sa recherche. Sûrement. Elle doit y croire, c’est son seul espoir.

« Je t’ai trouvée si belle, que je t’ai emmenée »

Son regard s’humidifie, son nez coule, sa bouche se tord. Toujours en silence. Il ne faut surtout pas céder à la panique.

Elle cherche frénétiquement du regard, mais ne voit pas de porte. La sortie doit se trouver derrière elle. Elle n’a pas de bâillon. Se risquerait-elle à crier ? Quel intérêt ? S’il n’a pas pris la peine de lui en mettre un, c’est que ce taudis est certainement planté au milieu de nulle part.

Elle étouffe avec peine les sanglots qui remontent dans sa gorge. Tente vainement de ne pas sombrer dans l’épouvante, de ne pas perdre pied. Malgré elle, sa respiration devient de plus en plus chaotique.

« Il y a longtemps que je t’aime, jamais tu ne m’oublieras. »

La seule solution envisageable est de défaire ses liens. Le pousser par surprise et s’enfuir. Ses mains sont trop serrées, pas d’espoir de ce côté. Peut-être ses pieds. Si elle arrive à en soulever un…

La chaise grince, la musique s’arrête. Elle s’est immobilisée. Il a relevé la tête.

Le temps s’écoule, interminable.

Elle éructe soudainement :

– Mes parents sont riches ! Ils vous donneront tout ce que vous voulez ! Je vous en prie, laissez-moi partir !

Elle geint comme une gamine. C’est pitoyable.

Il fait volte-face avec grâce, comme un chat. Elle n’aperçoit qu’un masque. Un masque peint de toutes les couleurs avec maladresse. Comme par un enfant. Grotesque. Comique dans d’autres circonstances.

Il s’appuie contre le rebord de la table avec nonchalance, la détaille à son aise, s’attardant sur sa poitrine, descendant encore. Elle voit son torse se soulever plus rapidement, l’éclat de ses pupilles légèrement plus inquiétant. Sa gorge se noue.

– Je vous en prie, ne me faites pas de mal. Mes parents feront tout ce que vous voudrez.

Sa voix se brise.

Il s’avance, se penche vers elle. Elle devine le sourire sadique dans ses yeux.

– Je te promets que tu y retourneras vivante. Mais il faudra probablement laver cette jolie robe blanche tout neuve.

Il rit. Fait lentement le tour de la chaise.

Lorsqu’elle sent la lame du couteau pénétrer sous l’ongle de son pouce, elle laisse échapper un long cri aigu. Alors que l’écho se répercute sur les parois de l’abri, sa vessie se vide lentement, réchauffant ses cuisses.


6 réflexions sur “°Rendez-vous secret

  1. Je découvre votre blog par l’intermédiaire, je crois, de l’une de mes auteurs favorites, Carine. M’autorisez-vous à rebloguer ce texte , dans la ligne des Histoires à dormir debout d’hitchcock? Je vais essayer de trouver le temps de lire d’autres récits de vous.

    Aimé par 1 personne

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