°L’Invisible

Écrire une nouvelle fantastique

Ce fichu sac me percute le flanc à chaque foulée, la bandoulière me scie l’épaule. Je suis très en retard au boulot, j’entre en trombe dans le bâtiment. Mon sms à la responsable est resté sans réponse. D’habitude elle réagit, vais-je être sanctionnée ? Ce n’est pas moi qui conduis ce foutu train, bordel.

J’enfonce comme une forcenée le bouton de l’ascenseur et peste parce qu’il n’arrive pas assez vite. Je déboule dans le sas d’entrée, plaque mon pass devant le détecteur. Personne à la réception, l’employé est sûrement retranché au petit coin à surfer sur son gsm.

Je me rue dans mon bureau et commence à articuler un bonjour. M’arrête à mi-mot : ma collègue n’est pas à sa place. Pas surprenant, toujours en train de bavarder quelque part. Je souffle comme un bœuf en déposant mes affaires sur le bureau et m’écroule sur la chaise en essayant de reprendre ma respiration, tête renversée sur le dossier. La paperasse étalée devant moi me donne la nausée. Je ferme les yeux, croyant à moitié qu’elle pourrait en profiter pour disparaître.

C’est alors que je l’entends. Le silence absolu.

Intriguée, je me relève et me dirige lentement vers le couloir, regarde à droite, à gauche. Je passe timidement la tête dans la pièce voisine, puis y pénètre carrément pour constater qu’elle est vide. J’appelle plusieurs fois mon patron sans obtenir le moindre écho.

De plus en plus étonnée, je décide de faire le tour de l’étage. Mes pas s’accélèrent au fur et à mesure. Personne. Il a forcément dû se passer quelque chose. Je décroche au hasard un téléphone et compose le numéro de la réception centrale. Aucune tonalité. Ma nuque se réveille sous l’effet de picotements.

Au son d’un rire ténu, cristallin, mon sang se fige. Respire, respire. Tout ça, c’est dans ta tête. Tu as voulu faire la maligne hier soir à regarder un film d’horreur. Tu sais pourtant que tu as beaucoup trop d’imagination et que ça te joue des tours à chaque fois. Je bute maladroitement contre la poubelle et envoie valdinguer son contenu. A quatre pattes, je ramasse le tout en jurant.

Ce rire à nouveau, plus proche. Mes mains se crispent. Que faire. Me cacher. De quoi, exactement. Non, c’est ridicule. Je ne suis pas loin des portes, j’abandonne les détritus, me dépêche sans regarder en arrière et appuie frénétiquement sur le déclencheur. Le cliquetis habituel ne retentit pas. J’ai beau secouer de toutes mes forces le battant, le sas reste désespérément hermétique.

Je recule de quelques pas, pose les mains sur mes genoux, tête baissée, et essaie de raisonner. Dix minutes auparavant, j’étais dans la rue, entourée de gens normaux, et tout allait bien. Il doit y avoir une explication rationnelle. Bien sûr qu’il y a une explication rationnelle. Je souris devant ma propre bêtise.

En me redressant, j’aperçois furtivement une forme vaporeuse dans le reflet des portes en verre. Je me retourne d’un bond mais ne fixe que le mur. Un troisième éclat de rire, très joyeux, déchire le silence devenu assourdissant.

Sans réfléchir, je me précipite dans un couloir et cours à perdre haleine. Mon coude heurte durement un meuble et j’étouffe un cri. J’entends distinctement un martèlement de pas derrière moi. Par-dessus mon épaule, il n’y a que le vide du couloir parsemé de taches de clarté menant vers les différents bureaux. Au comble de l’effroi, je discerne des ombres humanoïdes se découpant dans la lumière. Les silhouettes se mettent en mouvement.

Dans ma hâte, je trébuche sur le tapis, me cogne le genou contre une poignée d’armoire et m’étale face contre terre. Le choc me coupe la respiration. Je garde le visage au sol alors qu’une vive douleur me lance dans toute la jambe. Contre la moquette, mon nez est agressé par une odeur musquée, sauvage. Je serre les paupières en espérant me réveiller de ce cauchemar grotesque. Après tout, ce n’est pas le premier.

Les secondes passent, le calme semble revenu. Je n’entends plus rien. Bizarrement, je frissonne. Je me demande pourquoi et cherche la raison. Je me rends compte qu’un souffle léger s’attarde dans mon cou.

Je laisse échapper un sanglot et me relève péniblement. Je tente de reprendre ma course alors que ma hanche se dérobe et je retombe à genoux. Je pleure comme un bébé, murmure quelques mots inaudibles. Pourquoi. Que voulez-vous. Qui êtes-vous.

Des larmes dans les yeux, je titube à l’aveuglette jusqu’à la porte des toilettes. Je l’ouvre d’un geste fiévreux et mes mains tremblantes peinent à fermer le verrou. Je m’affale sur le sol, secouée de violents soubresauts. Un rond foncé s’étend sur mon entrejambe. L’odeur rance de l’urine est écœurante.

Rires. Ça ne s’arrêtera donc jamais. Debout, mets-toi debout. Dans le miroir, le reflet évoque un visage hagard, des cheveux hirsutes. Alors je hurle, à pleins poumons. Aucunes phrases distinctes, non. Mais je hurle à m’en arracher la gorge. Mon nez coule et je l’essuie d’une main, maculant ma joue d’une substance visqueuse.

Soudain, une pression brutale dans le dos me projette en avant et mon front s’encastre dans le coin tranchant du lavabo. Je m’effondre lourdement à terre dans un grognement et mes narines s’emplissent d’un parfum rouge métallique. Le goût amer de la bile envahit mon palais.

Je flotte entre conscience et inconscience, sans aucune notion du temps qui s’écoule. J’essaie de remuer un doigt ou de produire un son. Sans succès. La vie me quitte au même rythme que le sang.

J’ai la vague sensation de percevoir un bruit de mastication lorsque le dernier battement de mon cœur résonne dans mes oreilles.


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