°Quiproquo

Inclure les termes « billet de cent francs belge, chronomètre, stylo plume, enveloppe, clou » et un mort.

Le regard perdu dans le vide, la mignonne me suçotait gentiment. Elle manquait de concentration, ce qui se ressentait. A force de pratique, le geste était à présent machinal. Presque un réflexe. Néanmoins, cette pulpeuse agitation m’empêchait de réfléchir.

La sensation diffuse d’être observé me dérangeait. J’étais plutôt pudique dans mon genre. Pourtant, immobile sur le lit, le vieux ne montrait aucun signe de vie.

Lorsque j’avais aperçu ce crouton et la mignonne franchir le seuil, j’avais eu l’impression de voir débarquer un stéréotype périmé. Et j’en avais admiré des couples mal assortis dans cet hôtel miteux où les chambres se louaient à l’heure. Une poignée de minutes aurait suffi pour certains, mais ne soyons pas mauvaise plume.

La mignonne m’avait remarqué de suite, allongé sur le bureau où je me pavanais. Son corps n’en avait rien trahi, mais j’avais lu la curiosité sur sa frimousse. Le vieux n’avait pas moufté, n’avait même pas été surpris par ma présence.

J’avais imaginé leur rencontre. Elle, les bas résille fendus, clopinant maladroitement sur le trottoir à cause de ses pieds gonflés dans ses minuscules escarpins. Lui, une démarche rendue laborieuse par l’âge, le front luisant, pressé de se réfugier dans l’immeuble.

La mignonne avait virevolté dans la pièce, le tissu révélant ses fines gambettes. Elle gloussait un peu trop fort. Quant au vieux, il essayait gauchement de l’attraper, ses mains moites se renfermant sur le vide et ses traits exprimant une frustration à peine continue. Il rigolait aussi, mais jaune. Il savait qu’il ne pourrait pas tenir la distance et souhaitait conclure rapidement.

La mignonne avait lentement fait tomber une première bretelle le long de son épaule, puis la deuxième, et avait replié la robe sur ses hanches. L’étoffe avait glissé le long de ses jambes et fini sur le sol. Le vieux respirait déjà difficilement et la toile de son pantalon se tendait mollement. La mignonne avait ainsi dévoilé un ensemble de sous-vêtements étonnamment sages pour sa profession. Peut-être exprimaient-ils un regret sur son choix d’études. Elle avait commencé à dégrafer son soutien-gorge langoureusement. Dans un élan libidineux, le vieux lui avait annoncé qu’il était accro au ticket de métro en fixant sa culotte. La mignonne avait pouffé et répondu que son ticket à elle composterait plusieurs trajets. De fait, lorsqu’elle avait ôté son slip, sa pilosité retraçait plutôt l’étendue d’un bon vieux billet de cent francs belge. Ca lui allait à merveille. On avait envie d’y passer un peigne pour démêler le tout avec douceur.

Elle s’était approchée du vieux et l’avait poussé en arrière. Celui-ci s’était écroulé sur le matelas de tout son poids en laissant échapper un soupir sec. Le clou du spectacle était le moment où la mignonne l’avait chevauché en s’esclaffant. L’expression du vieux s’était faite hagarde, de plus en plus tirée. Ses bras s’étaient levés brusquement, arrêtés à mi-course, puis affaissés d’un coup. Depuis, ses yeux contemplaient fixement le plafond et de ses lèvres ne sortait plus ni parole ni souffle.

Ce crouton avait clamsé dès que les choses étaient devenues sérieuses. Il n’avait même pas bandé 30 secondes, chrono en main. Il venait pour sûr de rater une occasion de profiter d’un beau petit lot. Grâce au ciel, la mignonne n’était pas perdue pour tout le monde.

Lorsqu’elle avait fini par comprendre ce qui se passait, la catastrophe s’était peu à peu emparée de son visage. Elle avait secoué le vieux en criant. L’avait même giflé, avant de porter les mains à ses joues, réalisant l’attitude irrespectueuse. Elle était alors descendue du lit et s’était rhabillée, sa tête pivotant en tous sens, comme si une solution se trouvait à terre quelque part et qu’elle n’avait qu’à la cueillir pour que tout rentre dans l’ordre.

Elle s’était alors souvenue de moi et s’était précipitée vers le bureau, avec l’enchaînement que l’on connait, en saisissant le bloc-notes.

Attention, je n’avais formulé aucune demande. La mignonne m’avait empoigné sans aucune réserve et mis en bouche, tel un prix de consolation. Déstabilisé par tant d’impatience, j’avais cependant conservé toute ma rigidité.

Avant-arrière, avant-arrière. Je me fis violence pour contenir mon précieux liquide. Je devais absolument m’économiser, ignorant dans combien de temps je serais à nouveau opérationnel. Il aurait été dommage de salir sa jolie tenue verte, remise à la hâte, l’étiquette dépassant dans son dos.

Techniquement, je n’avais pas choisi d’être là. Cela résultait d’un simple concours de circonstances. Le destin m’avait donné une belle opportunité de me rincer l’œil. Au grand jamais, je n’aurais cru participer à l’acte.

Soudain, je me sentis triste. Je ne lui avais pas avoué que je ne possédais pas un rond. Heureusement, elle avait été prévoyante. Alors qu’elle se trémoussait en serrant ses deux seins l’un contre l’autre, elle avait suavement susurré « les femmes d’abord » en matant le vieux d’un air coquin. Il s’était dirigé vers la table de nuit d’un pas mal assuré et y avait déposé une enveloppe épaisse. La mignonne aurait bien pu lui faire les poches maintenant, il n’en aurait pas pris la mouche. Mais elle avait un minimum de classe.

Je lus les quelques mots griffonnés en écho à son intense réflexion :

« Ce n’est pas ma faute. Il est mort comblé. »

A mon grand dam, la mignonne me reposa, ramassa sa paie et s’en alla sans se retourner.

Mon précédent propriétaire m’avait déjà lâchement abandonné à mon sort parce que ma pointe abîmée laissait des marques d’encre sur le papier. Mais je gardais espoir de revoir ma mignonne.

Mémoires d’un stylo plume défectueux


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