°Cours toujours

Créer une nouvelle à partir d’une structure existante: exposition – conflit – exaspération – invention du crime – passage à l’acte – retournement inattendu.

– Isabelle, arrête de traîner les pieds et va te chercher une nouvelle tenue de course avec Marie, s’il te plaît ! A chaque fois, c’est la même rengaine! Quelle plaie !

Le ton exaspéré de Youri, notre entraîneur, me fait rentrer la tête dans les épaules. Qu’est-ce que ça peut bien lui faire que mon short soit bleu ou blanc ? Marie, évidemment, est emballée. Inexorablement motivée pour tout, Marie.

– Tu veux nous faire honte ou quoi ? Je te signale qu’à chaque compétition à laquelle vous participez, c’est le nom du club qui est mis en jeu. On n’a pas envie de se taper une réputation pourrie parce que nos coureurs ont un look atroce.

Non, mais c’est à moi qu’il parle, Tarzan ? Entre les poils de son torse qui dépassent de son maillot au col V trop serré, et sa moumoute gominée qui ne doit même pas se décoiffer la nuit, il devrait peut-être réévaluer son propre style, celui-là. Même sur yapludespoir.com, il se dégotte pas une nana !

– Prends un peu exemple sur Marie. Elle a du goût, elle associe les couleurs. Ce n’est pas parce qu’on fait du sport qu’on ne peut pas avoir du style.

Marie ne prononce pas un mot. Elle tripote ses cheveux, attitude de celle qui n’y touche pas. Sa tronche d’ange m’insupporte.

Nous avançons en direction du magasin. Marie, le front haut, les fossettes en action et les gestes gracieux. Moi, le nez baissé, la mine renfrognée et les bras croisés. A côté de nous, les véhicules filent à une vitesse exagérée en plein centre ville. A chaque pas, je recoiffe mes mèches qui rebiquent et collent sur ma peau. Le chignon de Marie reste impeccable.

Babillements. Je suis, légèrement en retrait. Je fixe la nuque de Marie d’un regard noir, comme si je pouvais lui jeter un sort. Oui, ce serait peut-être ça, la solution. Fabriquer une poupée Vaudou à l’effigie de Marie et y planter des aiguilles. Partout. J’esquisse un sourire dès qu’elle tourne le visage.

– T’as vu Matthieu ? Il est rentré de vacances super bronzé ! On s’est bien marrés hier à la fête. Et il m’a invitée à boire un verre…

Et vas-y que je te fais une petite moue de chatte. Elle essaie de se la péter, là ? C’est clair que Matthieu ne m’aurait jamais proposé de verre à moi. Tout juste utile à lui ramener une barre énergétique quand il n’en a plus en réserve. Et dire que j’avais déjà été méga contente qu’il m’adresse la parole.
Même s’il s’était gouré de prénom.
Quelle cloche.

Dans la boutique, Marie examine les articles de sport la bouche entr’ouverte, se dandinant délicatement. Tellement mignonne. Tellement agaçante. Sans m’en rendre compte, mes doigts se crispent, mes articulations blanchissent. Je n’en peux plus de Marie-la-parfaite.

Moi qui pensais qu’être l’amie de la reine de l’école serait une bonne chose, je me suis bien trompée. Au lieu de devenir populaire, je végète continuellement dans son ombre. Les gens s’amusent à nous comparer et j’en sors grande perdante. Je le vois dans leurs yeux qui entaillent à chaque fois un peu plus profondément mon ego. Le soir, pour me détendre avant de m’endormir, je rêve que je l’étrangle avec sa propre queue de cheval.

Marie pioche des vêtements de-ci de-là. Taille 34. J’attrape quelques fripes au hasard, taille 38. Si je rentre le ventre.

Faute de place, nous devons partager la même cabine. Ca ne dérange pas Marie le moins du monde, qui se déshabille sans aucun complexe. M’efforçant d’en montrer le moins possible, je me contorsionne et manque de me rétamer. Je perçois un rire étouffé, qui me met hors de moi.

Marie s’admire dans la glace. Elle a passé un short rose moulant qui dévoile ses cuisses et un top blanc fluide sans manche. Oui, elle est vraiment canon. Non, je ne vais certainement pas l’admettre à voix haute.

– Comment tu trouves ?

– Ca fait gamine, le rose et le blanc, nan ? En plus, c’est un peu transparent. Assez vulgaire comme effet.

Marie semble se demander si elle doit me croire, et change de profil pour le verdict final.

– Moi, je trouve que ça me va plutôt bien.

J’entends déjà les compliments extatiques de Youri. « Oulala, comme tu es élégante! Tu vas nous affoler tous les spectateurs… Les mêmes habits sur Isabelle, ça rend pas du tout pareil, hein. Isabelle, je rigole ! »

Je repense aux voitures. Les trottoirs sont étroits par ici, et une chute est si vite arrivée. Marie, la belle. Marie, la victorieuse. Il ne serait que justice qu’elle laisse une chance aux autres. Et il serait tout à fait probable que je la pousse sans le faire exprès. J’ai trébuché, perdu l’équilibre et malheureusement je l’ai bousculée. Excuse tout à fait valable.

Que dirait Youri ? J’imagine déjà sa grimace catastrophée. Il nous ferait bien une crise cardiaque à l’idée de devoir lier le destin du club au mien. Enfin, à mes baskets. Il insisterait encore plus lourdement pour modifier mon alimentation et augmenter la fréquence de mes entrainements.

Oui mais, enfin on me considèrerait. Les participants prendraient le temps de me connaitre, de s’intéresser. Je pourrais leur prouver de quoi je suis capable. Ce qui est impossible si j’ai Marie dans les pattes. Toujours en haut du podium. On voit mieux ses jolies jambes. Marie par-ci, Marie par-là. Marre de Marie.

Elle décide d’acheter son ensemble. Je décide de tout abandonner en tas dans la cabine. A la caisse, Marie plaisante avec l’employé, flirte un peu. Lui ne m’a même pas dit bonjour, ne m’a même pas calculée. Comme d’habitude.

Nous sortons. Je laisse Marie marcher du côté de la route et gagner quelques centimètres d’avance. Tout à mon ruminement, mon champ de vision se réduit à son dos que je recommence à fixer d’un regard intense, toxique. Le rugissement d’un moteur s’amplifie derrière nous. Une opportunité à saisir. D’instinct, ma jambe s’avance, mes mains se lèvent.

Soudain, Marie fait volte face et me déséquilibre. Je me sens happée par un souffle d’air alors qu’un klaxon résonne à tue-tête.

Dans ma chute, je contemple le reflet de ma silhouette potelée dans la vitrine qui a trahi mon intention. Le ricanement que j’entends alors n’a plus rien d’étouffé.


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