Jeu dangereux

Autofiction

Temps pluvieux, morose. A travers les fenêtres, peu de luminosité. Un indéniable avantage.

Le calme règne dans la maison. L’air y semble suspendu. Je retiens mon souffle, évitant à tout prix de trahir ma position. Depuis quelques temps, mon poursuivant est devenu silencieux. Aurait-il abandonné la traque ?

Une goutte de sueur dessine un lent sillon le long de ma nuque. S’insinue dans mon t-shirt et suit le tracé de ma colonne vertébrale. Le vêtement me colle à la peau. Pourtant, le chauffage ne fonctionne pas.

Je ne peux me retenir de trembler. D’appréhension.

De l’autre côté du salon, la porte d’entrée me fixe, narquoise. Entre elle et moi, rares sont les coins d’ombre. Elle symbolise mon objectif. Ma destination. Mon salut.

L’angoisse me noue les entrailles. Déplier les jambes paraît relever de l’impossible. Mes membres engourdis répondent avec hésitation aux directives saccadées et contradictoires de mon cerveau. Ce n’est clairement pas le moment de trébucher.

Je me glisse sous la table basse avec précaution et scrute les alentours entre les montants vernis. Quel que soit l’angle, mon champ de vision est restreint. Je m’apprête à bouger lorsque je perçois un mouvement furtif. J’immobilise mon bras en plein vol, silhouette en arrêt sur image. Le déplacement se précise. Il vient par ici.

– Où es-tu ? Tu ne peux pas m’échapper…
Ton moqueur.

Singeant des percussions effrénées, les battements de mon cœur me vrillent les tympans. Peut-il également les entendre?

Plaisir sadique, il m’a laissé une chance. De m’enfuir. J’ai essayé de la saisir. Vainement. Au fond, je sais que le combat est perdu d’avance. Mais l’humain ne se résigne pas. Jamais. Il espère. Toujours. S’échapper. Autre chose.

Je ne peux pas lui donner satisfaction si facilement. Je ne le veux pas. Mon être entier s’y refuse. Après tout, ne s’amuse-t-il déjà pas comme un fou ? Il sait mes issues peu nombreuses. Inexistantes. J’imagine la souris face au félin raillant sa proie. La laissant s’éloigner juste assez pour pouvoir replier sa patte au dernier moment et la garder dans son giron.

Je décide de changer de cachette et me faufile derrière le fauteuil. Je m’offre un court repos pour reprendre ma respiration. Contre mon dos, la caresse du revêtement est rêche, usée. Rassurante. Je traine mon corps courbaturé jusqu’à l’autre extrémité du sofa. Mes poumons manquent d’air. J’ai l’impression de sentir leur membrane se coller contre mes os et se déchirer à chaque inspiration. Tête renversée en arrière, je presse mes paupières l’une contre l’autre et retiens mes larmes.

Je distingue mon reflet dans le miroir sur pied du vestiaire. J’y ai admiré tant de fois ma jupe tournoyer, poitrine bombée de fierté. Je contemple à présent une mince forme recroquevillée sur elle-même, tel un insecte chétif. Mes sourcils luisent de transpiration. La terreur agrandit mon regard. Ma bouche, entrouverte sur un cri silencieux d’agonie, forme un angle maladroit.

Son pas se rapproche. De plus en plus près. Soudain, les coussins du canapé volent en tous sens. Je plonge avec désespoir derrière une minuscule commode, piètre mobilier qui me dissimule à peine. A peine, voire pas du tout. Quel mauvais choix. La tristesse, le regret, le sentiment de défaite me submergent. Les jeux sont faits.

Pressentant une victoire imminente, la cadence de sa démarche s’accélère. Centimètre par centimètre, son ombre croît sur le parquet.

Tétanisée, j’attends. Je n’ose lever les yeux alors qu’il se dresse là devant moi. Je devine son sourire triomphant. Je repousse l’inéluctable de quelques secondes. Dérisoire répit.

Et mon petit frère de s’écrier :
– Trouvée ! A toi de compter maintenant !


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