Rendez-vous manqué

La nouvelle « instant »

Décrire, telle était la mission de Jo. Plutôt simple comme perspective. Elle trouvait le mode descriptif sans relief. N’avait d’ailleurs jamais compris ces critiques d’art qui passaient des jours entiers à dépeindre chaque trait de crayon ou chaque nuance de couleur d’un tableau. Les visiteurs n’étaient pas aveugles, ils les voyaient bien tout seuls. Et puis, c’est l’ensemble qui créait la beauté. Comment procédaient-ils ? Commencer par le début ? Rembobiner depuis la fin ? Ou piocher directement au milieu ? Elle avait beau essayer d’organiser ses pensées, aucun ordre ne se manifestait.

La décision n’avait pas été facile. A vrai dire, l’introspection elle évitait. Toutes griffes dehors, son instinct l’avait toujours protégée des débordements émotionnels. Avaler son ressenti. Elle en avait pris son parti, ne s’en étouffait jamais. Elle devait à présent recracher le tout. Elle soupçonnait bien que rien ne s’était évacué naturellement. Qu’à l’inverse, son corps s’était transformé en une culture affective dont chaque plan n’avait cessé de s’étoffer. Aujourd’hui, son cœur débordait.

Raconter. N’avait-elle pas plutôt envie de hurler ? Le verbe paraissait mieux épouser le flot incessant et arythmique des mots qui cognaient contre sa poitrine. Seul bémol, Jo ne s’égosillait jamais. Elle en avait bien trop entendu dans son enfance, des cris. Ses oreilles devenues fragiles en résonnaient encore. Même si elle avait voulu, sa voix frêle ne portait pas.

Elle se demanda à quoi elle ressemblait en cet instant précis. Elle avait lu un article sur le langage corporel dans un périodique féminin, mais impossible de se rappeler des détails. A n’en pas douter, la rigidité de sa nuque et son sourire figé devaient se repérer à des kilomètres. Elle croisa les jambes, estimant que ce mouvement attesterait d’une certaine décontraction.

Jo fixait le mur face à elle. Lui, elle pouvait le décrire sans hésitation. Il était lisse, droit et d’un blanc immaculé. Parfaitement parfait. Ah tiens, elle remarqua une petite tache grisâtre en bas à gauche. A la hauteur du frottement d’une chaussure. Comme quoi, il fallait parfois y regarder de plus près. Que pouvait-elle analyser d’autre ? La moustache de Madame Berri. Poils noirs, indomptés et clairsemés. Plantés de-ci de-là, sans aucune logique apparente, et fiers de rebiquer à tout va. Ce n’était peut-être pas un bon point de départ. Elle s’efforça de ne pas les compter.

Quelle heure était-il ? Jo tourna légèrement la tête à gauche. A droite. Où se trouvait cette foutue horloge ? Derrière elle évidemment. Jo était polie. Jamais elle ne se serait permise de relever sa manche pour jeter un coup d’oeil à sa montre. Elle avait bien tenté de frotter nonchalamment sa main sur l’accoudoir, mais le tissu n’avait pas assez bougé pour lui permettre de deviner la position des deux aiguilles.

Ses joues étaient rouges, son expression concentrée. Ses sourcils si froncés qu’elle sentait de nouvelles rides se dessiner. Elle feignait de réfléchir. En tant qu’adulte responsable et vaccinée, elle avait tout bonnement choisi d’être là. Dans cette pièce sans aucun courant d’air. Face à son âme, à ses démons. A Madame Berri aussi. Où étaient les souvenirs heureux, les bonheurs chéris ? Ce n’étaient pas ceux-là qui remontaient à présent à la surface. Plus elle essayait de les attraper, plus sa mémoire se vidait.

Au fait, avait-elle le droit de crier ? Après tout, elle pouvait faire ce qu’elle voulait. Cela impliquait néanmoins de passer outre la barrière érigée entre elle et ses émotions. Problème : la barrière était un bloc uniforme. Elle ne pouvait pas la morceler, mais devait l’abaisser entièrement. Et qui sait quel torrent de sensations se précipiterait alors sur sa conscience ? Elle ne se sentait définitivement pas prête.

Jo chercha un magazine des yeux. Peine perdue. Sur la table basse, un paquet de kleenex solitaire. Son nez la grattait bien, mais aucune envie de se moucher. Jo supposa que leur utilité était flagrante pour les gens qui pleuraient. Mais Jo, les larmes, elle ne connaissait pas. C’était pour les filles. Oui, elle était une fille, mais elle voulait dire les « filles ».

Genoux joints, mains posées sur ses cuisses, telle une Mona Lisa moderne, elle se donnait l’impression d’une première de classe. Sage et attentive. Seulement, cette fois-ci, elle n’avait aucune réponse à donner. Ou beaucoup trop, c’était selon. Quoiqu’en y pensant bien, on ne lui avait pas vraiment posé de question non plus. Elle aurait préféré être allongée. La plupart du temps, c’était dans cette position que, le soir dans son lit, elle arrivait à communiquer avec elle-même. A s’écouter, sans s’autocensurer. Bien plus fructueux que ce silence pesant qui se prolongeait.

Madame Berri but une gorgée d’eau. Mimétisme ? Jo en fit autant. En renversa un peu. Bavouilla sur sa chemise. Elle fit celle qui n’avait pas remarqué et prit l’air absent. Elle aurait pu parler du temps. C’est bien la météo, c’est neutre. Impossible de se souvenir des prévisions.

L’horloge sonna 15 heures. Ses fesses étaient donc posées sur ce canapé depuis une heure. Jo en avait vécu des tergiversations pendant ces 60 dernières minutes. A vue d’expert, une toutes les 5 secondes. Ce qui donnait le chiffre très honorable de 720 pensées éclairs. Pas mal. Oui, mais ne s’étant pas décidée à énoncer ses idées à voix haute, son rendement égalait celui d’une huître.

Comme ramenée à la réalité par le gong, Madame Berri inscrivit une brève note sur son calepin, lui indiqua l’horaire de la prochaine séance et lui souhaita une bonne fin de semaine. Jo réalisa qu’elle venait de gâcher 50 euros. Encore une fois.

Elle se promit de téléphoner pour annuler la rencontre sous un quelconque prétexte. Et d’aller faire les boutiques.


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