° Le souffle de la vie #JeSuisBruxelles

Autofiction

Ce midi, j’ai décidé d’aller me balader. Habituellement, je mange devant mon ordinateur, mais la matinée a été rude au boulot et j’ai besoin de me changer les idées.

Je remonte la fermeture éclair de ma veste et frissonne. Tête penchée en arrière, j’inspire profondément. J’expire lentement, savourant ce moment de détente, et commence à marcher.

Au loin, j’entends des crépitements. Certainement quelques jeunes qui s’amusent avec des pétards. On distingue d’ailleurs la cacophonie de la foule, soit divertie soit agacée. Le bruit se rapproche. J’espère ne pas les croiser.

Soudain, l’atmosphère s’alourdit. Les cris s’amplifient. S’étirent dans les aigus. Du carrefour, débouchent de plus en plus de passants. D’abord en vagues successives, puis en véritable raz-de-marée. Leur expression exprime l’horreur et une détresse impuissante. Ils courent à perdre haleine, fixant un point derrière eux. Fuyant une menace imminente.

Les crépitements se sont transformés en déflagrations. Sans m’en rendre compte, j’ai stoppé net, tremblante. Les sprinteurs improvisés ne me dépassent plus mais s’effondrent devant moi. Ils portent un masque d’incompréhension, et des taches foncées s’agrandissent petit à petit sur leurs vêtements.

Je suis tétanisée, je ne comprends pas. Mon esprit refuse le scénario d’épouvante qui se profile. Je regarde autour de moi, à la recherche de la vie banale que je contemplais encore il y a quelques secondes.

Une masse me heurte de plein fouet. Ce choc inattendu me projette à terre. Je m’écroule sur le dos, en ai le souffle coupé. Mon crâne cogne durement contre l’asphalte, me laissant à moitié assommée. Une personne s’affale quelque part à côté de moi. Homme, femme, enfant, je ne saurais le dire.

Désorientée, je ferme les yeux. J’essaie de réfléchir mais ne suis confrontée qu’à un mur blanc, neutre, infini. Mon instinct me maintient au sol, paralysée. Il contrôle ma respiration. J’entrouvre les lèvres. Mon ventre se soulève à peine, mes narines ne frémissent pas.

Les tirs se sont momentanément arrêtés, tout comme les hurlements. Des pas cheminent dans ma direction. Des voix s’éclaircissent. La démarche est tranquille. Le ton badin.

Un linceul de sueur froide m’enveloppe. Mes pensées se désordonnent. Se défilent, puis se déversent en torrent. Je me retrouve à promettre monts et merveilles à l’existence. A implorer le destin de me donner une chance de devenir meilleure.

Des aiguilles acérées me transpercent les côtes. Ma colonne vertébrale se tord tel un accordéon malmené. Une vive brûlure me déchire le mollet droit. Ne pas bouger est synonyme de supplice.

Sur ma cuisse, repose une main, mimant une tendre caresse. Le mouvement des doigts est irrégulier et saccadé, comme s’ils souhaitaient s’emparer de quelque chose. Un utopique nuage d’espoir. Je me concentre sur cette sensation afin de faire abstraction du reste.

Des crissements de semelle résonnent à mes oreilles et me ramènent brutalement au présent. Je sens un léger déplacement d’air sur mes joues. Le cœur crachotant dans la poitrine, je pense défaillir. Le temps s’arrête. Pétrifiée de terreur, j’ai l’impression d’étouffer. L’attente est effroyable. Enfin, une unique détonation éclate. Libératrice. Les voix rient.

Odeur de poudre qui plane. Je réalise que mon cœur bat toujours. Je sonde mon corps en quête d’une nouvelle douleur, en vain. Je remarque que des gouttelettes épaisses se dispersent sur ma peau. Comme si j’avais été éclaboussée.

Sur ma cuisse, les doigts sont désormais inertes. La caresse est devenue glaciale, témoignage d’une victime innocente, parmi tant d’autres, d’une guerre grotesque. Une larme solitaire roule le long de ma tempe et se perd dans mes cheveux.

C’est alors que des sirènes et des sommations retentissent. Je tente d’ouvrir un œil. Au départ, la vision est floue, trouble. Je gonfle mes poumons, m’exhorte au calme. J’examine à nouveau la scène. Les minutes s’allongent.

Dans cette rue, les agresseurs sont entièrement à découvert. Ils ne cherchent même pas à s’abriter. Les coups de feu s’échangent et les assaillants succombent un à un. Une dernière salve, puis le silence.

Les forces de l’ordre entreprennent d’avancer doucement, prudemment, le canon de leurs fusils pointés en avant. Ils arrivent à hauteur des terroristes, éloignent leurs armes d’un coup de pied et les bousculent un peu. Ils s’agenouillent et tâtent leur pouls. Leurs mains finissent par quitter la crosse de leurs armes et signaler aux secours de se dépêcher vers les blessés.

Je n’ose y croire. Mes muscles ne me répondent plus. Mon cerveau est en panne. Je préfère. S’il devait se remplir d’images, je ne pourrais peut-être pas le supporter. Ma nuque me lance. Quelqu’un apparaît près de moi, passe délicatement son bras autour de mes épaules.

Je considère ce visage salvateur. Je vois sa bouche articuler des mots, mais ne perçois aucun son. Je suis assise maintenant, mais la position n’est pas confortable. Je veux me lever. Mon ange gardien m’en empêche. Je repousse son étreinte, prends appui sur mes jambes et me redresse. La morsure du vent frais me gifle. L’équilibre n’est pas au rendez-vous. Je ne suis pas prête.

Je vacille et retombe lourdement à genoux. Me les écorche. Je respire bruyamment. Brusquement. Tout mon être est secoué de soubresauts incontrôlables. Afin de garder l’équilibre, je dépose mes paumes sur le trottoir. Des gravillons s’enfoncent profondément dans ma chair. Ce sentiment est délectable. J’accentue la pression et referme les yeux.

Je me mets à vomir avec violence. Quoi exactement, je ne sais pas. J’ai déjeuné plusieurs heures auparavant et il ne me semblait plus rien avoir dans l’estomac. Le liquide est acide. Agressif. Amer. Acre. Un peu métallique. J’aperçois la couleur rouge. Mon propre sang, cette fois-ci. J’ai dû me mordre la langue.

L’émotion me submerge. Au dégoût succède la colère. Plus que tout, une furieuse envie de vivre se répand dans mes veines.

Cet évènement marquera mon âme, j’en suis consciente.

Mais je sais aussi que, demain, je sourirai à nouveau.

Bruxelles, ma belle, nous vivrons.


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